critique de Munich
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Là où chacun attendait un point de vue sur le conflit israélo-palestinien, Spielberg joue intégralement sa partition de metteur en scène, certainement, aujourd'hui, l'une des plus puissantes et personnelles du cinéma. De là tous les motifs d'incompréhension autour d'un film qui oublie volontairement de prendre parti pour mieux articuler obsessions de son auteur et souffle brûlant de l'histoire. Munich vaut alors moins pour ce que ses protagonistes semblent nous dire que pour la maîtrise confondante avec laquelle Spielberg réfléchit le monde dans ses plans. C'est que l'intelligence du réalisateur n'est pas à chercher dans l'évidence plate d'un discours mais ressort plutôt d'une pensée en actes qui se déploie au travers d'une mise en scène. Que l'on soit d'accord ou pas avec le propos, force est de constater qu'il s'inscrit dans le droit fil d'une œuvre personnelle hantée par les motifs de l'enfance et du foyer. Car le film ne cesse de mettre en pièces le mécanisme de son récit en inversant progressivement la valeur des rituels que l'équipe du Mossad croit mettre en place, comme si le passage à l'ère adulte (éloignement de la mère réelle et symbolique, exil hors du pays protecteur) dévorait radicalement les certitudes de l'enfance. Le montage balance ainsi entre la puissance de plus en plus débridée des éclats de violence et la répétition ritualisée de ces scènes d'attente progressivement rongées par la déréliction d'un univers moral et faussement sécurisant. La scansion presque musicale des explosions, le voile de débris et de fumées qui recouvre l'image, cette plasticité cinématographique où les murs s'effondrent, les chambres s'évident et les corps sont éventrés, finit alors par retourner cet apparent thriller politique en un film d'effroi mutique. En témoigne cette scène clé où le personnage joué par Eric Bana retourne le sommier de son lit dans l'angoisse d'y trouver une bombe. En vain, car la bombe a déjà explosé, et le cinéma de Spielberg ne fait plus qu'enregistrer la pluie cendrée d'un monde brisé et chaotique. Paradoxalement, il n'en est pas devenu plus adulte pour autant. Cette noirceur terminale semble surgir de la pupille d'un enfant jeté dans les flots terrifiants de l'histoire. C'est encore bien le réalisateur d'ET que l'on trouve aux commandes, avec ses tics et ses manies, ses scènes parfois grossièrement illustratives et inutiles, ses décors de carte postale et ses lourdeurs psychologiques. Mais, dans cette phase de son œuvre où il ne cesse de retendre le fil de ses obsessions au regard du monde historique, Spielberg évacue les peurs fantasmatiques du dehors et les douces illusions de l'espace intime. Son regard, s'il vient toujours de cet endroit secret et perdu qu'est la chambre d'enfant, a désormais abandonné l'ombre des jouets, des planisphères et des cieux étoilés. Avec Munich, il s'ouvre tragiquement sur le rougeoiement du foyer consumé par le feu.
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